Quand on lit Bel-Ami, Une vie, Le Horla ou les Contes de la bécasse, on rencontre un écrivain virtuose, un styliste sec et lumineux, un observateur impitoyable des mœurs de son siècle. Mais derrière cette prose précise, qui était l’homme ? Qui était ce Normand devenu coqueluche du Paris littéraire, capable d’écrire trois cents nouvelles en dix ans, d’acheter deux yachts, et de finir interné dans un asile parisien à quarante-deux ans ? La biographie de Guy de Maupassant est moins connue que son œuvre. Elle est pourtant aussi romanesque que ses meilleurs livres.
Pour reconstituer la vie privée de Maupassant — l’enfance normande déchirée, les conquêtes féminines, l’amitié avec Flaubert et Zola, le rapport au luxe, la maladie qui le ronge dès sa trentaine, et la fin tragique à l’asile —, la rédaction de bel-ami-maupassant.fr a rencontré Élisabeth Verlaine, biographe indépendante installée à Rouen, qui consacre depuis vingt ans ses recherches aux écrivains réalistes et naturalistes du XIXe siècle. L’entretien a eu lieu en mai 2026 dans une bibliothèque privée du quartier ancien de Rouen, à quelques rues de la maison où Flaubert venait dîner avec Laure de Maupassant.
Élisabeth Verlaine a accepté de revenir, document après document, sur les zones d’ombre et les certitudes établies de cette vie en mouvement. Voici son portrait de Maupassant intime, l’homme derrière l’œuvre.
Élisabeth Verlaine
Biographe spécialisée dans le XIXe siècle françaisChercheuse indépendante installée à Rouen, elle consacre ses travaux depuis vingt ans aux écrivains réalistes et naturalistes. Elle a contribué à plusieurs ouvrages collectifs et à des éditions critiques des correspondances de Flaubert, Zola et Maupassant. Portrait éditorial.
Une enfance normande sous tension
Camille Roux : Élisabeth Verlaine, commençons par le commencement. Maupassant naît en 1850 dans une famille bourgeoise normande. Que sait-on de cette enfance qui marquera durablement son œuvre ?
Élisabeth Verlaine :Guy de Maupassant naît le 5 août 1850 au château de Miromesnil, à Tourville-sur-Arques, près de Dieppe. Le « château » est en réalité un grand manoir loué par ses parents, qui appartient à la petite noblesse de robe normande. La famille Maupassant est récemment anoblie — la particule date du XVIIIe siècle, mais le rang social reste celui de la bourgeoisie cultivée plutôt que de l'aristocratie. C'est important, parce que Guy n'aura jamais ni la fortune des grands aristocrates ni la rugosité des écrivains de petite extraction. Il est un fils de bonne famille élevé entre la campagne, le bord de mer et les bibliothèques.
L'enfance de Guy se déroule à Étretat, où sa mère Laure loue une villa, et à Fécamp. Les falaises de Normandie, la pêche, les couchers de soleil sur la Manche — tout cela imprègne son imaginaire. On le retrouve dans Une vie, dans Pierre et Jean, dans des dizaines de nouvelles. La Normandie de Maupassant n'est pas un décor : c'est une matrice mentale.
Mais cette enfance est marquée par une fracture profonde. Le ménage de ses parents, Gustave de Maupassant et Laure Le Poittevin, est un désastre. Le père est volage, dépensier, instable. La mère est cultivée, fière, lectrice de Shakespeare et de Flaubert. La séparation officielle est prononcée en 1860, ce qui est extrêmement rare à cette époque où le divorce n'existe même pas. Guy a dix ans. Il restera avec sa mère, qui devient pour lui une figure dominante, presque exclusive.
Camille Roux : Cette mère, Laure, joue un rôle central. Que sait-on d'elle ?
Élisabeth Verlaine :Laure Le Poittevin est une femme remarquable. Elle a grandi à Rouen aux côtés de son frère Alfred Le Poittevin, ami intime de Gustave Flaubert. Toute son adolescence se passe en compagnie du futur auteur de Madame Bovary. Elle a un goût littéraire formé, parle anglais, lit dans le texte. Quand son mariage s'effondre, elle décide de consacrer son énergie à l'éducation littéraire de ses deux fils, Guy et son cadet Hervé.
C'est elle qui pousse Guy vers la littérature. C'est elle qui, dès l'adolescence, le confie à Flaubert pour qu'il « apprenne à écrire ». Sans Laure, il n'y aurait probablement pas eu de Maupassant écrivain. Mais cette omniprésence maternelle a aussi un revers : Guy aura toute sa vie un rapport difficile aux femmes, oscillant entre admiration et fuite, fasciné par leur pouvoir et terrifié à l'idée d'une union durable. Il ne se mariera jamais. Pour mieux comprendre comment cette enfance a façonné l'écrivain, je renvoie au [dossier biographique complet sur Maupassant](/biographie-de-guy-de-maupassant/) que vous publiez sur ce site.
Flaubert, le second père
Camille Roux : Vous évoquez Flaubert. La relation entre Maupassant et Flaubert est l'une des plus belles amitiés littéraires du XIXe siècle. Comment se construit-elle concrètement ?
Élisabeth Verlaine :Cette amitié est en réalité une filiation. Quand le jeune Guy arrive à Paris en 1869 pour ses études de droit, Flaubert est déjà l'auteur célèbre de Madame Bovary, de Salammbô et de L'Éducation sentimentale. Laure de Maupassant le prie d'accueillir son fils, de le conseiller. Flaubert, qui n'a pas eu d'enfants, prend cette mission très au sérieux. Il devient pour Guy un véritable second père.
La méthode pédagogique de Flaubert est d'une rigueur impitoyable. Maupassant le raconte plus tard dans la préface de Pierre et Jean. Flaubert lui faisait observer un cocher au fiacre pendant des heures, en disant : « Il s'agit de regarder tout ce que l'on veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour en découvrir un aspect qui n'ait été vu et dit par personne. » Cette discipline du regard et du « mot juste » fonde tout le style de Maupassant.
Flaubert lit, annote et corrige les manuscrits du jeune homme pendant sept ans avant d'autoriser une publication. Quand Boule de Suif paraît en 1880 dans Les Soirées de Médan, Flaubert écrit à Maupassant : « Cela est un chef-d'œuvre ! Je dis chef-d'œuvre ! » C'est l'une des dernières lettres de Flaubert. Il meurt quelques semaines plus tard, le 8 mai 1880, d'une hémorragie cérébrale. Pour Maupassant, le choc est immense. Il a trente ans. Il vient de publier sa première œuvre majeure. Le mentor disparaît au moment exact où il aurait pu se réjouir avec lui.
Camille Roux : Cela a dû être terrible pour lui. Comment réagit-il à cette mort ?
Élisabeth Verlaine :Maupassant écrit à sa mère, dans une lettre poignante : « Il me semble que je perds mon père. » Il rédige plusieurs articles d'hommage, défend la mémoire de Flaubert contre les attaques posthumes — notamment celle des Goncourt. Il consacre toute son énergie à publier les œuvres restées inédites de Flaubert, en particulier Bouvard et Pécuchet.
Mais paradoxalement, c'est aussi à partir de la mort de Flaubert que Maupassant trouve sa propre voix. Tant que le maître vivait, il était l'élève. Une fois Flaubert mort, il devient un écrivain à part entière. Les années 1880-1885 sont prodigieusement fécondes : il publie des dizaines de nouvelles, le roman Une vie en 1883, et Bel-Ami en 1885. La discipline flaubertienne reste, mais Maupassant l'applique à un rythme et à une matière propres.
Le Maupassant amoureux : entre conquêtes et solitude
Camille Roux : Maupassant a la réputation d'avoir été un grand séducteur. Que dit la réalité documentée de sa vie sentimentale ?
Élisabeth Verlaine :La réputation est en grande partie fondée. Maupassant est, dès la fin des années 1870, un homme à femmes notoire. Sportif — canotier sur la Seine, marcheur infatigable, nageur —, il a une présence physique très forte. Les témoignages d'époque le décrivent comme un homme robuste, au regard franc, séduisant sans fadeur. Les femmes l'ont beaucoup aimé. Il les a beaucoup aimées en retour, mais à sa manière.
Sa manière, c'est de fuir l'engagement. Il refuse le mariage avec une constance absolue. À ses amis qui lui demandent pourquoi, il répond avec ironie : « Je n'ai pas le courage d'être malheureux à perpétuité. » Il préfère les liaisons multiples, parallèles, parfois discrètes, parfois publiques. Parmi les femmes documentées de sa vie, on compte Hermine Lecomte du Nouÿ, écrivaine et épouse d'un architecte, qui sera l'une de ses correspondantes les plus régulières ; Marie Bashkirtseff, jeune peintre russe morte de tuberculose à vingt-cinq ans, qui lui écrit des lettres passionnées ; et la comtesse Potocka, hôtesse parisienne brillante.
Mais ces relations restent surtout épistolaires ou mondaines. Sur le plan charnel, Maupassant fréquente beaucoup les milieux populaires, les canotières des bords de Seine, les serveuses, les prostituées. Il avait pour cela une formule qu'il employait dans ses lettres : « J'aime les femmes faciles parce qu'elles ne demandent rien d'autre que ce qu'elles donnent. »
Camille Roux : Il a pourtant eu des enfants. Comment concilier cette paternité avec son refus de l'engagement ?
Élisabeth Verlaine :Maupassant a eu trois enfants reconnus, tous nés d'une même femme, Joséphine Litzelmann, une jeune femme d'origine modeste rencontrée à Étretat à la fin des années 1870. Ces enfants — Lucien, Lucienne et Marguerite — sont nés entre 1883 et 1887. Maupassant les a reconnus discrètement, leur a versé une rente, mais ne les a jamais présentés à sa mère ni à ses amis du monde littéraire.
Ce silence étonne. On peut l'interpréter de plusieurs manières. D'abord, Maupassant redoutait la transmission héréditaire de la folie et de la maladie qui frappaient sa famille — son frère Hervé sombrera dans la démence en 1887, lui-même commence à ressentir les premiers symptômes neurologiques de la syphilis. Avoir des enfants, pour lui, c'était transmettre une condamnation possible. Il a probablement vécu cette paternité dans la culpabilité.
Ensuite, le secret familial reflète aussi le double standard social de l'époque : un homme du monde pouvait avoir des enfants illégitimes, mais il n'était pas convenable de les afficher. Maupassant n'a pas eu la force, ou l'envie, de transgresser cette norme. Le résultat est tragique : ses descendants ont longtemps vécu dans une zone d'ombre généalogique, et n'ont été reconnus officiellement par les biographes qu'au XXe siècle.
Le yacht Bel-Ami : Maupassant et l’argent
Camille Roux : Parlons d'argent. Maupassant est l'un des premiers écrivains français à devenir riche par sa seule plume. Comment cela se passe-t-il concrètement ?
Élisabeth Verlaine :C'est l'un des aspects les plus modernes de Maupassant. Il est sans doute le premier écrivain français à vivre exclusivement de ses droits d'auteur, sans rente familiale, sans mécène, sans poste académique. Avant lui, Balzac courait après les éditeurs et se ruinait à chaque entreprise commerciale ; Hugo écrivait depuis l'exil et la rente ; Flaubert vivait de son patrimoine. Maupassant, lui, a un agent, négocie ses contrats, place ses nouvelles dans les journaux à grand tirage — Gil Blas, Le Gaulois, Le Figaro — et accumule rapidement une fortune considérable.
Dès 1880, il gagne plus de soixante mille francs par an, ce qui équivaut à environ trois cent mille euros actuels. À partir de 1883, ses revenus dépassent les cent mille francs. Bel-Ami en 1885 est un succès phénoménal : trente-sept rééditions en quatre mois. Maupassant connaît une aisance financière dont aucun de ses prédécesseurs n'avait disposé.
Cette richesse, il la dépense. Il achète une maison à Étretat, une autre à Sartrouville, des appartements à Paris et à Cannes. Mais surtout, il acquiert son fameux yacht en 1885, baptisé Bel-Ami en référence à son roman, puis un second en 1888, le Bel-Ami II, plus grand. Ces yachts ne sont pas des jouets : ils symbolisent une liberté totale, la possibilité de partir en Méditerranée, de fuir Paris quand l'angoisse l'étreint. Cannes devient sa seconde résidence.
Camille Roux : Cette ostentation lui a-t-elle été reprochée ?
Élisabeth Verlaine :Oui, et pas qu'un peu. Les Goncourt, dans leur Journal, le qualifient d'« écrivain mondain » avec une condescendance acide. Léon Bloy l'attaque violemment. Une partie de la critique lui reproche son train de vie, comme s'il avait trahi la mission ascétique de l'écrivain. Maupassant rétorque sèchement qu'il préfère gagner son pain par sa plume plutôt que de quémander des faveurs aux salons. Il y a chez lui une fierté de prolétaire de la littérature, paradoxale chez un homme qui vit dans le luxe.
Cela dit, son rapport à l'argent reste complexe. Il dépense sans compter, mais il met aussi de l'argent de côté pour sa mère, pour son frère malade, pour ses enfants cachés. Et surtout, il sait que la santé qui lui permet de produire à ce rythme va lui manquer. À ses amis intimes, il confie : « J'écris vite parce qu'il faut écrire avant de ne plus pouvoir. » Vous trouverez plusieurs de ses meilleures formules sur ce sujet dans le recueil de [citations de Guy de Maupassant](https://citations-proverbes.fr/citations/guy-de-maupassant/) en ligne.
Zola, Tourgueniev et le cercle des cinq
Camille Roux : Les années 1880 sont celles des grands cercles littéraires parisiens. Maupassant en fait pleinement partie. Avec qui dialogue-t-il ?
Élisabeth Verlaine :Maupassant fréquente le « Groupe des Cinq », un cercle informel constitué autour de Flaubert, Zola, Daudet, Tourgueniev et les Goncourt. Maupassant y est introduit comme cadet, par l'entremise de Flaubert. Ces dîners ont lieu une fois par mois, dans des restaurants parisiens. On y parle de littérature, on s'engueule, on échange des manuscrits, on se taille mutuellement des vestes et on commande beaucoup de vin.
La figure d'Ivan Tourgueniev est centrale. Le grand écrivain russe, exilé en France pour suivre la cantatrice Pauline Viardot, joue un rôle de passeur entre les littératures française et russe. C'est par lui que Maupassant découvre Tolstoï et Pouchkine. Cette parenté russe traversera toute son œuvre, comme on le voit dans notre [analyse comparée Maupassant et Dostoïevski](/maupassant-et-dostoievski/) ou dans [l'influence de Pouchkine sur Le Horla](/influence-pouchkine-maupassant-dame-de-pique/).
La relation avec Zola est plus ambivalente. Zola est l'ami fidèle, le défenseur dans les batailles littéraires, le théoricien du naturalisme. Maupassant le respecte, participe aux Soirées de Médan en 1880, mais refuse de se laisser enrôler dans la doctrine. Il publie en 1888 une préface à Pierre et Jean qui sonne comme une déclaration d'indépendance : non, le romancier n'est pas un savant ; non, l'œuvre n'est pas une expérience scientifique. Cette déclaration agace Zola sans rompre l'amitié. Pour aller plus loin sur cette tension, voir l'[entretien avec une professeure de lettres sur Bel-Ami et le naturalisme](/bel-ami-mouvement-naturaliste-entretien-professeur-lettres/).
Le mal incurable : la syphilis et ses ravages
Camille Roux : On en arrive au sujet le plus douloureux. Maupassant a contracté la syphilis très jeune. Comment vit-il cette maladie qui va finalement le tuer ?
Élisabeth Verlaine :Maupassant contracte la syphilis vers 1877, à l'âge de vingt-sept ans, probablement lors d'une de ses fréquentations populaires des bords de Seine. La maladie était à l'époque extrêmement courante chez les hommes — on estime que vingt à trente pour cent des adultes parisiens en étaient porteurs. Mais elle était surtout incurable.
Maupassant en parle d'abord avec une bravade qui dissimule mal l'angoisse. Dans une lettre à son ami Robert Pinchon en 1877, il écrit, presque triomphant : « J'ai la grande vérole, la vraie, pas la pâle pisseuse, non, non, la grande vérole dont est mort François Ier. » Cette désinvolture est typique de son personnage public. Mais en privé, à mesure que les années passent, l'angoisse domine. Il consulte des médecins, refuse pourtant le traitement par le mercure, alors usuel — qui n'aurait pas guéri la maladie mais aurait peut-être ralenti sa progression neurologique.
Pourquoi ce refus ? Plusieurs hypothèses. Le mercure provoquait des effets secondaires terribles (perte des dents, salivation excessive, dépression). Maupassant, attaché à son apparence physique et à sa puissance corporelle, ne voulait pas devenir un grabataire avant l'heure. Il croit aussi, naïvement, qu'une vie active, le sport, l'air marin suffiront à le sauver. Il se trompe.
Camille Roux : À partir de quand les symptômes graves apparaissent-ils ?
Élisabeth Verlaine :Les premiers signes inquiétants remontent à 1885. Maupassant souffre de migraines violentes, de troubles visuels persistants, de phases d'irritabilité et d'angoisse qu'il ne s'expliquait pas. À partir de 1886-1887, les hallucinations commencent. Il écrit à un correspondant : « J'ai vu mon double entrer dans ma chambre et s'asseoir en face de moi. » Cette expérience devient la matrice de Le Horla, publié en 1887. La nouvelle est moins une fiction qu'un témoignage transposé.
L'œuvre devient le miroir et le baume de la maladie. Maupassant écrit pour résister, pour donner forme à ce qui le décompose. Mais en 1890-1891, l'écriture elle-même devient laborieuse. Il a quarante ans. Il ne contrôle plus ses lettres comme avant. Il commence à être obsédé par l'idée que des inconnus le persécutent, que ses domestiques le volent, que la mer s'agite contre lui à Cannes. Pour comprendre le rapport intime entre la maladie et l'œuvre, voir notre [entretien avec une psychanalyste sur Le Horla](/le-horla-angoisse-folie-entretien-psychanalyste-maupassant/).
L’Algérie, l’Afrique du Nord, les voyages
Camille Roux : Maupassant a beaucoup voyagé. Quel rôle ces voyages ont-ils joué dans sa vie et dans son œuvre ?
Élisabeth Verlaine :Les voyages sont chez Maupassant une nécessité presque physique. Il étouffe dans Paris. Il a besoin de la mer, du grand air, des paysages forts. Sa première grande échappée a lieu en 1881 : il part trois mois en Algérie, au moment de la révolte de Bou Amama, comme correspondant pour Le Gaulois. Il revient avec un livre, Au soleil, et une vision très critique du colonialisme français. Ses pages sur Alger sont d'une lucidité rare pour l'époque : il y décrit la brutalité de l'administration coloniale, le mépris pour les populations locales, l'absurdité morale de la « mission civilisatrice ».
Il retourne en Afrique du Nord plusieurs fois — en Tunisie en 1887, au Maroc — et publie d'autres récits de voyages : Sur l'eau (1888), La Vie errante (1890). La Corse, l'Italie, la Sicile font aussi partie de ses destinations régulières. Cannes est sa résidence d'hiver à partir de 1885, et Étretat reste sa base estivale.
Ces voyages alimentent une désillusion croissante face à l'Europe industrielle. Maupassant est l'un des premiers grands écrivains français à exprimer un pessimisme post-colonial avant l'heure : il voit que la civilisation européenne, malgré ses prétentions, est un système d'exploitation et de violence. Cette mélancolie politique nourrit ses dernières nouvelles, plus sombres, plus métaphysiques que celles des débuts.
La fin tragique : tentative de suicide et asile
Camille Roux : Arrivons au moment le plus dur. Le 1er janvier 1892, à Cannes, Maupassant tente de se suicider. Que se passe-t-il exactement ?
Élisabeth Verlaine :Le réveillon du 31 décembre 1891 se passe à Cannes, à la villa d'Isère, où Maupassant est venu retrouver sa mère. Il est physiquement très diminué. Il a perdu plusieurs kilos, mange à peine, a des accès de paranoïa. Dans la nuit du 1er au 2 janvier, en présence de son valet François Tassart, il prend un coupe-papier et tente de s'égorger. La blessure n'est pas mortelle. François appelle des secours. On panse Maupassant, on le maintient sous surveillance.
Le 7 janvier, son frère et le médecin Émile Blanche organisent son transfert à Paris. Le 8 janvier 1892, Maupassant est interné à la maison de santé du docteur Blanche, à Passy — la même institution qui avait soigné Gérard de Nerval. Il a quarante et un ans. Il y restera dix-huit mois, jusqu'à sa mort.
Les témoignages de cette période sont déchirants. Maupassant alterne entre des phases d'apparente lucidité, où il discute encore littérature avec ses visiteurs, et des phases de délire profond. Il croit être l'empereur d'une planète lointaine, accuse les médecins de l'empoisonner, ne reconnaît plus son entourage immédiat — symptôme classique de la prosopagnosie liée à l'atteinte cérébrale syphilitique. Il refuse parfois de manger, persuadé qu'on cherche à l'empoisonner.
Camille Roux : Comment et quand meurt-il ?
Élisabeth Verlaine :Guy de Maupassant meurt le 6 juillet 1893, vers onze heures du matin, dans sa chambre de la maison du docteur Blanche. Il a quarante-deux ans. La cause médicale officielle est la paralysie générale progressive, complication tertiaire de la syphilis. À la fin, il ne pouvait plus parler de manière cohérente, ne reconnaissait plus personne, mangeait à peine. Sa mère Laure, qui n'avait pas pu lui rendre visite à cause de sa propre santé, apprend la nouvelle à Nice et restera inconsolable jusqu'à sa propre mort en 1903.
Les obsèques ont lieu le 8 juillet à l'église Saint-Pierre-de-Chaillot, puis au cimetière du Montparnasse, où Maupassant est inhumé dans la 26e division. Émile Zola prononce l'oraison funèbre. Il dit notamment : « C'est notre frère qui s'en va, c'est l'enfant chéri de Flaubert que Flaubert recevra demain dans la grande famille des écrivains qui survivent à la mort. »
La tombe est toujours visible aujourd'hui, surmontée d'un médaillon de bronze. Elle reste l'une des plus visitées du cimetière. Beaucoup de lecteurs y déposent encore des fleurs ou des cailloux, dans le geste qui dit : tu n'es pas oublié.
Questions rapides : démêler le vrai du faux
Maupassant est-il mort fou ?
Vrai et faux. Il est mort des complications neurologiques de la syphilis (paralysie générale progressive), qui provoquaient effectivement des délires, des hallucinations et une désintégration de la conscience. Mais ce n'était pas une « folie » au sens psychiatrique classique : c'était une pathologie organique due à une infection bactérienne. La distinction est importante pour ne pas réduire Maupassant à un cliché romantique de l'écrivain maudit.
Maupassant détestait-il Flaubert ?
Faux, complètement faux. Il l'admirait sans réserve et le considérait comme son second père. La rumeur d'une mésentente vient d'une mauvaise lecture des correspondances : Maupassant exprimait parfois son agacement face à la rigueur pédagogique du maître, mais l'admiration et la reconnaissance étaient totales jusqu'à la fin.
Maupassant était-il athée ?
Plutôt agnostique. Élevé dans le catholicisme normand, il s'éloigne de la pratique religieuse à l'adolescence. Il ne se déclare jamais ouvertement athée militant, à la différence de Zola, mais ses œuvres montrent un scepticisme constant face aux dogmes et aux institutions cléricales. Il croyait à des forces obscures (la vie, la mort, le désir) plus qu'à un Dieu personnel.
Maupassant a-t-il écrit Bel-Ami en un an ?
Approximativement. Bel-Ami est rédigé entre l'été 1884 et le début 1885, et paraît en feuilleton dans Gil Blas à partir d'avril 1885. La phase de rédaction proprement dite a duré environ huit à dix mois, ce qui est extrêmement rapide pour un roman de trois cents pages. Maupassant écrivait aussi en parallèle des nouvelles pour les journaux. Ce rythme phénoménal est l'une des explications de l'épuisement qui le gagne ensuite.
Maupassant a-t-il connu Proust ?
Proust avait vingt-deux ans à la mort de Maupassant en 1893 et n'avait encore rien publié de notable. Ils ne se sont probablement pas rencontrés personnellement, mais Proust a lu Maupassant attentivement. Dans ses brouillons et lettres, Proust cite plusieurs fois Pierre et Jean et Bel-Ami comme des références importantes. La précision psychologique de Maupassant a influencé la méthode proustienne, même si les deux écrivains divergent radicalement de style.
Maupassant a-t-il été enterré dans la fosse commune ?
Faux, légende absurde. Maupassant est enterré au cimetière du Montparnasse, dans une concession individuelle, avec une tombe ornée d'un médaillon de bronze réalisé par le sculpteur Raphaël Schwartz. La rumeur de la fosse commune confond peut-être avec d'autres écrivains pauvres du XIXe siècle. Maupassant est mort riche, et sa famille a pris en charge des funérailles dignes.
Maupassant a-t-il influencé la littérature russe ?
Vrai, et profondément. Tchekhov le cite comme un maître absolu. Tolstoï a écrit une longue préface élogieuse à un recueil de nouvelles de Maupassant traduites en russe en 1894. Gorki l'admirait. Et plus tard, Bounine, Babel, Nabokov ont tous reconnu une dette envers le Normand. La sobriété et la précision de Maupassant ont durablement marqué la nouvelle russe du XXe siècle.
Conclusion — L’homme derrière l’œuvre
Élisabeth Verlaine :Si je devais résumer en un mot ce qui me frappe, après vingt ans à fréquenter ses archives, ses lettres et ses contemporains, ce serait : paradoxe. Maupassant a passé sa vie à fuir l'engagement et il a écrit trois cents nouvelles sur les liens qui unissent les humains. Il méprisait les lettres mondaines et il a vécu de sa plume mieux qu'aucun autre écrivain de son siècle. Il refusait le mariage et il a eu trois enfants qu'il a aimés en secret. Il voulait être libre et il est mort enchaîné par sa propre maladie.
Ce qui rend Maupassant attachant, c'est précisément qu'il n'a jamais été à l'aise avec lui-même. Il portait en lui l'angoisse du Normand de bonne famille déplacé à Paris, l'admiration filiale pour un Flaubert mort trop tôt, la honte cachée d'enfants illégitimes, la peur lucide de la folie qui frappait ses proches. Tous ces nœuds, il les a transformés en littérature. C'est cela, son génie : avoir su faire d'une vie cassée une œuvre cohérente.
Pour le lecteur d'aujourd'hui, Maupassant n'est pas un classique poussiéreux. C'est un contemporain en avance d'un siècle. Il a senti, avant tout le monde, que l'argent allait dévorer la politique, que la presse allait remplacer la religion, que l'individu allait se retrouver seul face à des forces qu'il ne maîtriserait plus. Il a mis tout cela dans Bel-Ami, dans Une vie, dans Le Horla. Relisez-le : vous y reconnaîtrez notre époque, plus que vous ne pensez.
Le dernier mot, peut-être, est celui de Maupassant lui-même, dans une lettre de 1890 à un ami : « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. » C'est une phrase de vaincu. Mais c'est aussi une phrase d'écrivain qui a tout vu, tout senti, tout dit. À nous de l'écouter.
Pour prolonger cette plongée biographique, vous pouvez parcourir notre dossier complet sur la vie et l’héritage de Maupassant, explorer l’ensemble des romans de Maupassant ou découvrir le guide complet des sept romans de l’auteur. Pour une perspective comparative qui éclaire la parenté entre la nouvelle française et la nouvelle russe — un thème cher à Maupassant —, voir l’article Pouchkine, Maupassant, Le Horla et La Dame de pique sur le site partenaire Pouchkine Nancy.


