Toute lecture du Horla de Maupassant fait surgir, pour qui connaît la littérature russe du XIXe siècle, le souvenir d’une autre nouvelle fantastique : La Dame de Pique d’Alexandre Pouchkine, publiée en 1834. Cinquante ans séparent les deux textes. La distance géographique et linguistique semble considérable. Et pourtant, plusieurs lecteurs attentifs ont signalé leur parenté structurelle. Cet article propose une lecture comparée, sans prétendre que Maupassant ait plagié Pouchkine, mais en suggérant qu’une filiation indirecte est probable, par l’intermédiaire de Tourgueniev.
Pouchkine et la France au XIXe siècle
Pouchkine est mort en 1837. Sa première traduction française complète est due à Prosper Mérimée, qui publie La Dame de Pique dans la Revue des Deux Mondes en 1849. Mérimée, polyglotte et russophile, considérait Pouchkine comme l’un des plus grands prosateurs européens. Après lui, Ivan Tourgueniev, qui vit en France à partir de 1847, devient l’ambassadeur officieux de la littérature russe à Paris. Tourgueniev fréquente le cercle Flaubert, dont fait partie le jeune Maupassant dans les années 1870-1880.
Or Tourgueniev a publié en 1852 ses Mémoires d’un chasseur, qui font date dans la prose russe. Maupassant a lu Tourgueniev avec attention : il en a salué plusieurs nouvelles dans ses chroniques. Il est donc très probable que Maupassant ait entendu parler de Pouchkine via Tourgueniev, et qu’il ait lu, sinon le texte original, du moins la traduction de Mérimée. Une analyse plus détaillée de cette transmission franco-russe est disponible dans le magazine-guide Pouchkine Nancy, qui consacre un article entier au rôle de Mérimée comme premier traducteur français de Pouchkine.

La structure commune : journal et descente
La parenté la plus visible entre les deux nouvelles tient à leur structure narrative. Le Horla est présenté comme un journal intime : le narrateur date ses entrées, décrit ses sensations jour après jour, glisse imperceptiblement de l’inquiétude à l’angoisse, puis à la certitude d’être hanté. La Dame de Pique utilisé un dispositif différent — récit à la troisième personne — mais le procédé final est analogue : Hermann, l’officier prussien obnubilé par les trois cartes, glisse de la rationalité à l’obsession, puis à la folie.
Dans les deux textes, le fantastique fonctionne comme dispositif rhétorique : le lecteur n’est jamais sûr que la créature surnaturelle existe vraiment. Le fantôme de la comtesse chez Pouchkine peut être une hallucination provoquée par la culpabilité. Le Horla chez Maupassant peut être une projection paranoïaque. Les deux nouvelles laissent deux lectures coexister, et c’est précisément cette ambiguïté qui fait leur modernité.
Le motif de la possession
Hermann est possédé par l’idée des trois cartes. Le narrateur du Horla est possédé par la présence invisible. Dans les deux cas, l’objet de la possession est une créature féminine : la vieille comtesse chez Pouchkine, le Horla (qui apparaît dans une scène-clé comme un buveur d’eau évoquant un vampire vague et indifférencié) chez Maupassant. La femme — vieille ou indifférenciée — devient le vecteur de la perte de soi.
Cette commune structure psychanalytique a été relevée par plusieurs critiques. Tzvetan Todorov, dans son Introduction à la littérature fantastique (1970), classe les deux nouvelles dans le même régime du fantastique-étrange : une atmosphère où l’événement surnaturel finit par recevoir une explication rationnelle (la folie), mais sans que le doute soit complètement levé.
Les points de divergence
Les divergences sont aussi significatives que les ressemblances. Pouchkine écrit une nouvelle brève et concentrée (cinquante pages), avec un cadre social précis (Saint-Pétersbourg aristocratique, jeux de cartes, comtesses rococo). Maupassant prend son temps : Le Horla s’étire sur plusieurs mois de journal, dilue le climax dans une lente intoxication, et ancre le drame dans une Normandie précise (la maison du narrateur surplombe la Seine, on entend les cloches d’une chapelle voisine).
La fin diffère aussi. Pouchkine enferme Hermann à l’asile, où il répète inlassablement Trois, sept, as et Trois, sept, dame. Maupassant fait incendier sa maison par le narrateur, qui croit pouvoir tuer le Horla en brûlant les murs où il vit. Les deux fins sont des enfermements — l’un physique, l’autre auto-destructeur. Mais Pouchkine reste dans l’ironie clinique ; Maupassant verse dans l’apocalypse personnelle.
Le rôle de Mérimée
Le pont entre les deux univers s’appelle Prosper Mérimée (1803-1870). Académicien, conservateur des monuments historiques, auteur de Carmen, Mérimée a appris le russe à la fin de sa vie pour lire Pouchkine dans le texte. Sa traduction de La Dame de Pique est imparfaite — il prend des libertés avec le ton — mais elle a introduit Pouchkine en France. Maupassant, qui fréquentait les cercles littéraires parisiens, ne pouvait ignorer cet auteur acclamé.
Le passage par Mérimée explique pourquoi La Dame de Pique a circulé en France précisément dans les années 1850-1880, période pendant laquelle Maupassant fait son apprentissage littéraire. Le substrat russe est devenu pour les écrivains français une source légitime, au même titre que le fantastique allemand de Hoffmann ou les récits américains de Poe. La modernité du fantastique européen se construit dans cet espace de circulation.
L’apport du XXe siècle
La proximité des deux nouvelles a été redécouverte au XXe siècle par les études comparatistes. André Vial (Maupassant et l’art du roman, 1954), Henri Tronchon, et plus récemment Jean-Louis Backes (qui a traduit Pouchkine pour la Pléiade en 2019) ont insisté sur la dette possible. Le fait que les deux nouvelles soient devenues des classiques de l’enseignement secondaire, en France comme en Russie, prolonge ce dialogue : une génération de lycéens lit La Dame de Pique en cours de russe, une autre lit Le Horla au bac français.
Pour qui veut explorer le contexte russe d’origine, une biographie complète d’Alexandre Pouchkine en français est disponible sur pouchkine-nancy.com — magazine-guide indépendant consacré à la mémoire russe de la Lorraine et à la découverte de l’œuvre du poète pour le public francophone.
Conclusion : un dialogue européen
La Dame de Pique et Le Horla ne sont pas des doublets. Ils relèvent de traditions différentes, de tonalités différentes, de stratégies narratives opposées. Mais ils participent d’un même horizon européen du fantastique, qui s’étend du romantisme allemand des années 1820 (Hoffmann) au modernisme américain de Poe, en passant par Pouchkine, Mérimée, Tourgueniev, et finalement Maupassant. Lus ensemble, ils dessinent une cartographie de la folie littéraire au XIXe siècle : la perte de soi par le jeu (Hermann), par la présence invisible (le narrateur du Horla), par la possession (les deux). Tous chemins mènent à l’enfermement.
Le lecteur curieux pourra approfondir cette comparaison en consultant la lecture comparée complète publiée par le magazine-guide Pouchkine Nancy : Pouchkine et Maupassant : de La Dame de Pique au Horla, qui replace cette filiation dans la longue histoire des échanges culturels franco-russes.