A quel mouvement littéraire Bel Ami de Guy de Maupassant appartient-il ? La question revient chaque année au bac de français, dans les dissertations de première, dans les concours d’enseignement. Les manuels donnent parfois des réponses contradictoires : “réaliste”, “naturaliste”, “les deux”, “ni l’un ni l’autre”. Pour trancher, la rédaction de bel-ami-maupassant.fr est allée rencontrer Hélène Bertrand, professeure agrégée de lettres modernes, qui enseigne depuis quinze ans dans un lycée parisien et dirige régulièrement des ateliers de préparation au bac.
L’entretien a eu lieu un après-midi de printemps dans la salle de lecture d’un lycée public du 13e arrondissement, entourés de rayonnages remplis d’éditions scolaires de classiques. Hélène Bertrand a pris le temps d’expliquer, en termes accessibles à un élève de première, les subtilités souvent mal comprises du naturalisme et du réalisme chez Maupassant.
Hélène Bertrand
Professeure agrégée de lettres modernesEnseignante en lycée depuis 15 ans, spécialiste du roman français du XIXe siècle. Elle a co-rédigé plusieurs fiches de lecture diffusées dans les établissements d'Ile-de-France et intervient régulièrement dans des stages de préparation au bac de français. Portrait éditorial.
Pourquoi cette interview ? Le probleme de la classification
Depuis sa publication en 1885, Bel Ami navigue entre deux étiquettes. Les manuels scolaires le classent tantôt parmi les romans réalistes, tantôt parmi les romans naturalistes. Cette hésitation n’est pas un détail : elle touche à la compréhension même du projet de Maupassant, de sa relation à Zola et à Flaubert, et de la place qu’occupe son écriture dans l’histoire littéraire.
Pour un élève qui prépare une dissertation, le risque est réel : confondre les deux mouvements, attribuer à Maupassant des idées qui sont en réalité celles de Zola, ou au contraire nier toute dimension naturaliste dans un roman qui en possède pourtant plusieurs traits. Hélène Bertrand revient avec nous sur ces nuances.
Naturalisme et realisme : deux mouvements, une meme epoque
Camille Roux : Hélène Bertrand, commençons par la question la plus fréquente des élèves. Bel Ami est-il un roman naturaliste ou réaliste ? On lit tout et son contraire dans les manuels.
Hélène Bertrand :La question se pose chaque année et mérite une réponse nuancée. Bel Ami appartient au **réalisme élargi** dans lequel s'inscrit le naturalisme, mais il ne s'identifie pas strictement au programme zolien. Pour simplifier, disons que le réalisme est un mouvement plus ancien — Balzac, Flaubert, Stendhal — qui vise à représenter la société telle qu'elle est, sans idéalisation. Le naturalisme, lancé par Zola vers 1880, prolonge cette démarche mais y ajoute une ambition quasi scientifique : décrire les comportements humains selon les lois de l'hérédité, du milieu et du moment, avec une méthode proche de celle des sciences expérimentales.
Maupassant se situe à la charnière. Il a été formé par Flaubert, il est proche de Zola, mais il refuse de se laisser enfermer dans une chapelle. Il revendique l'objectivité réaliste, pratique l'observation des milieux sociaux — ce que font les naturalistes — mais il ne théorise pas l'hérédité comme ressort de ses personnages. Duroy n'est pas expliqué par ses parents paysans, il est expliqué par son ambition et par ce que Paris lui offre.
La filiation avec Flaubert
Camille Roux : Vous venez d'évoquer Flaubert. Comment cette filiation se lit-elle concrètement dans Bel Ami ?
Hélène Bertrand :La filiation est triple. D'abord biographique : Flaubert était un ami intime de Laure de Maupassant, la mère de Guy. Pendant quinze ans, il a conseillé le jeune Guy, a corrigé ses textes, lui a enseigné la discipline du **mot juste**. Maupassant lui-même raconte, dans la préface de Pierre et Jean, ses débuts : Flaubert lui faisait décrire pendant des heures le même lieu pour qu'il en épuise la variété possible, puis lui demandait d'y revenir encore le lendemain.
La filiation est ensuite stylistique. La phrase de Maupassant, dans Bel Ami, est courte, nette, économique. Aucun mot en trop. C'est la leçon flaubertienne : la perfection d'une page se mesure au nombre d'adjectifs que l'on peut lui retirer sans rien perdre. La différence avec Zola, qui aime les longues énumérations baroques et les métaphores gigantesques, est très visible.
Enfin, la filiation est narrative : Maupassant hérite de Flaubert le **point de vue omniscient discret**, cette façon de raconter sans juger, en laissant le lecteur tirer ses conclusions. Dans Madame Bovary, Flaubert ne condamne pas Emma. Dans Bel Ami, Maupassant ne condamne pas Duroy. Le lecteur est seul juge.
Zola et le naturalisme : une influence partielle
Camille Roux : Maupassant a participé, très jeune, aux Soirées de Médan, le recueil collectif coordonné par Zola en 1880. N'est-il pas à ce titre un écrivain naturaliste de plein droit ?
Hélène Bertrand :Les Soirées de Médan le classent effectivement dans l'entourage de Zola. La nouvelle qu'il y publie, Boule de Suif, est même considérée comme le chef-d'œuvre du recueil et révèle Maupassant au grand public. Mais l'adhésion de Maupassant à la théorie zolienne est très relative.
Zola exige que le romancier applique à ses personnages une méthode expérimentale : on choisit une héritage, un milieu, un moment, et l'on regarde comment l'individu se comporte. L'œuvre devient une sorte de laboratoire. Maupassant trouve cela trop rigide. Il préfère l'observation libre, l'ironie, la nouvelle courte qui saisit une situation en quelques pages. Il a une **méthode réaliste stricte mais pas une doctrine naturaliste**.
Il est également plus pessimiste que Zola sur un point crucial : Zola croit que la science sauvera l'humanité. Pour lui, comprendre les déterminismes permettra, à terme, de les dépasser. Maupassant, très influencé par Schopenhauer, ne croit à rien de tel. Le monde, pour lui, est régi par des forces obscures — désir, peur, néant — que la science n'explique pas. C'est pour cela que son œuvre déborde vers le fantastique avec Le Horla : là où le naturalisme s'arrête, il ouvre une fenêtre sur l'inconnaissable.

Les traits naturalistes dans Bel Ami
Camille Roux : Si Maupassant n'est pas strictement naturaliste, on trouve tout de même des traits naturalistes dans Bel Ami. Lesquels, selon vous ?
Helene Bertrand :Plusieurs traits sont clairement naturalistes. D'abord l'**attention portée aux milieux professionnels**. Maupassant décrit précisément une rédaction de journal, les compromissions qui s'y pratiquent, les transactions financières et politiques qui dictent les articles. C'est une enquête de terrain que n'aurait pas désavouée Zola dans L'Argent ou L'Assommoir.
Ensuite, l'idée que les **comportements sont déterminés par le milieu**. Duroy n'est pas un saint tombé dans un monde corrompu : il est ce que Paris fait de lui. Maupassant suggère que, placé dans cette rédaction, entouré de ces femmes, pressé par cette misère, tout homme suffisamment adaptable deviendrait un Duroy.
Puis la **crudité économique et sexuelle**. Le roman montre sans détour l'argent qui circule, les corps qui s'échangent, les carrières qui se négocient contre des faveurs. Cette frontalité est très naturaliste.
Enfin le **refus de moraliser**. Le narrateur ne prend pas parti. Il laisse le lecteur juger. Cette absence d'intervention morale est une marque du naturalisme — que les romantiques, au contraire, revendiquaient pleinement.
Ce qui distingue Bel Ami d’un roman naturaliste pur
Camille Roux : Et qu'est-ce qui, au contraire, distingue Bel Ami d'un roman strictement naturaliste comme pourrait l'être L'Assommoir de Zola ?
Helene Bertrand :Trois éléments principalement. D'abord **l'absence de théorie de l'hérédité**. Zola, dans Les Rougon-Macquart, construit toute une généalogie sur plusieurs générations pour montrer comment les tares passent de parents en enfants. Maupassant se moque un peu de cela. Duroy vient d'une famille paysanne simple mais honnête, aucun drame héréditaire ne l'explique. Son ambition est sa propre origine.
Ensuite, **l'économie du style**. Zola aime les pages descriptives denses, les fresques. Maupassant coupe court : une phrase, un dialogue, une image. Le rythme de Bel Ami est plus rapide que celui de L'Assommoir ou de Germinal. C'est un roman qui se lit d'une traite, ce qui n'est pas toujours le cas de Zola.
Enfin, **l'ironie omniprésente**. Zola est sérieux, il veut démontrer quelque chose. Maupassant sourit sous le masque. Toute la fin de Bel Ami, le mariage à la Madeleine, le cortège, la réussite triomphale, est baignée d'une ironie silencieuse que Zola aurait, lui, rendue tragique.
Bel Ami et le romantisme : une opposition frontale
Camille Roux : On compare souvent Bel Ami aux romans de Balzac, comme Illusions perdues ou Le Père Goriot. Mais par rapport aux romantiques — Chateaubriand, Lamartine, Hugo — comment le situer ?
Hélène Bertrand :Bel Ami est à l'opposé complet du romantisme. Le héros romantique est tourmenté, habité par un idéal, en conflit avec la société. Il est René, il est Olympio, il est Jean Valjean. Sa destinée est tragique parce qu'il refuse le monde tel qu'il est.
Duroy, lui, ne refuse rien. Il accepte parfaitement le monde et l'épouse. Il n'a pas d'idéal, pas de tourment spirituel, pas de mélancolie. Son intériorité est **plate** : quand il pense, il calcule. Quand il aime, il évalue. Maupassant a voulu construire un personnage radicalement anti-romantique, comme pour liquider l'héritage littéraire de la génération précédente.
Le style aussi tranche. La phrase romantique est ample, lyrique, musicale. La phrase maupassantienne est sèche, précise, descriptive. Les paysages, chez les romantiques, reflètent l'état d'âme du héros (c'est ce qu'on appelle le paysage-état-d'âme). Chez Maupassant, les paysages sont décrits pour eux-mêmes, sans correspondance psychique.
Les procédés d’écriture emblématiques de Maupassant
Camille Roux : Quels sont, pour vous, les procédés stylistiques les plus emblématiques de Maupassant dans Bel Ami, que les élèves doivent absolument savoir identifier pour une explication de texte ?
Hélène Bertrand :Je retiens cinq procédés principaux. L'**ironie narrative**, d'abord, dont nous avons déjà parlé : le narrateur raconte sans juger, mais le décalage entre les mots et les actes produit un effet critique. Prenons la scène finale : le mariage est décrit en termes solennels (l'église, les invités, la bénédiction), mais le lecteur sait que Duroy a bâti cette réussite sur la manipulation.
Le **discours indirect libre**, ensuite. Maupassant fait glisser la narration dans la pensée du personnage sans le signaler par "il pensa que". Le lecteur se retrouve dans la tête de Duroy sans transition. C'est un héritage de Flaubert, très important pour comprendre comment l'ironie s'installe.
La **description économique**. Chaque détail décrit a une fonction. Quand Maupassant évoque un meuble ou un vêtement, c'est pour caractériser un personnage ou un milieu. Rien n'est gratuit.
Le **rythme binaire**. Beaucoup de phrases de Bel Ami sont construites sur deux éléments en miroir : "il la regarda, elle le regarda", "il désirait l'argent, il désirait le pouvoir". Cette structure binaire donne au texte une musicalité contenue.
Enfin, la **métaphore filée**. Duroy est comparable tantôt à un soldat, tantôt à un prédateur. Ces métaphores se répondent d'un chapitre à l'autre et construisent une vision cohérente du personnage.

Questions rapides — les idees recues sur le naturalisme
Le naturalisme est-il une école uniquement française ?
Non. Le naturalisme s'est diffusé en Europe : l'Espagnol Pardo Bazán, le Russe Tchekhov, l'Allemand Gerhart Hauptmann en sont des représentants. Mais la France l'a théorisé sous l'impulsion de Zola.
Bel Ami est le premier roman naturaliste de Maupassant ?
Non. Son premier roman, Une Vie (1883), est déjà réaliste. Bel Ami (1885) est le second, et sans doute le plus proche du naturalisme, sans en épouser la doctrine entière.
Maupassant était-il athée, comme les naturalistes ?
Oui, plutôt. Comme Zola, Flaubert et la plupart des naturalistes, Maupassant était athée ou du moins très distant de la religion catholique. La scène finale de Bel Ami, à la Madeleine, joue de ce regard critique sur le rite religieux qui couvre des compromissions.
Bel Ami est-il autobiographique ?
Partiellement. Maupassant a été journaliste à ses débuts et connaissait les rédactions de près. Mais Duroy n'est pas lui : Maupassant était un homme sensible, lettré, et non un arriviste. On peut lire Duroy comme un "négatif" de Maupassant, ce qu'il aurait pu devenir s'il n'avait pas eu la littérature.
Le naturalisme est-il encore vivant aujourd'hui ?
Comme mouvement théorique, non. Comme sensibilité (le roman d'enquête sociale, le naturalisme des sciences sociales), oui. On en trouve des héritiers chez des auteurs comme Annie Ernaux ou Nicolas Mathieu.
Les femmes dans Bel Ami sont-elles traitées de façon naturaliste ?
Partiellement. Elles sont observées avec la froideur réaliste-naturaliste, mais Maupassant leur donne plus d'épaisseur psychologique que beaucoup de romans naturalistes, où les femmes servent surtout d'illustrations sociales.
Pour replacer ce lien dans la durée d’un compagnonnage, lire notre entretien sur la relation maître-disciple entre Flaubert et Maupassant.
Conclusion — les trois choses a retenir selon Helene Bertrand
Hélène Bertrand :Pour résumer l'essentiel aux élèves : retenez d'abord que Bel Ami n'est pas un roman purement naturaliste mais un roman **réaliste avec des traits naturalistes**, situé à la charnière des deux courants. La réponse "réaliste et naturaliste" est acceptable en dissertation, à condition de l'argumenter.
Retenez ensuite que la filiation Flaubert-Maupassant est **plus déterminante** que la filiation Zola-Maupassant. Le style concis, l'ironie discrète et le mot juste viennent directement de Flaubert.
Enfin, retenez que Maupassant refuse la théorie scientifique du naturalisme. Son pessimisme, d'inspiration schopenhauerienne, l'éloigne de l'optimisme progressiste de Zola. Bel Ami n'est pas une démonstration, c'est une observation désabusée.
Pour aller plus loin
Cet entretien complète nos analyses thématiques sur le contexte historique de Bel Ami, les thèmes majeurs du roman et l’analyse complète de l’œuvre. Pour comprendre les liens entre Maupassant et les autres grands écrivains réalistes européens, consultez aussi notre article sur Maupassant et Dostoievski. Une sélection de citations des réalistes sur le roman complète utilement cette lecture.


